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Jouer à l'Indien

indiensUne des choses les plus difficiles avec l’humain, ce sont ses myriades de stratégies inconscientes pour se justifier.

A l’heure de l’effondrement et du désastre, quelle stratégie inconsciente de haute volée peut-on mettre en place afin de justifier son maintien dans le mode de vie capitaliste et moderne ?
 
« Jouer à l’Indien » pendant quelques mois est la voie royale.
De cette manière, on pourra dire ensuite pendant 40 ans : j’ai essayé. J’ai essayé de vivre autrement mais ça ne marche pas.
Et ça ne date pas d’aujourd’hui ce mécanisme, c’est le traditionnel discours du père à son jeune adulte : « C’est de ton âge, moi-aussi, quand j’étais plus jeune, j’ai essayé de vivre dans les bois quelques mois… mais je suis vite revenu aux choses sérieuses.»
Jouer à l’Indien consiste à faire jouer sa réaction au « système » à fond. Pendant quelques mois, on va prendre le contre-pied de tout : chaque élément du « système » et de la vie conforme va être retourné en son inverse. On commence donc brutalement une nouvelle vie où on fait tout à l’envers (et les conditions de vie sont très « mauvaises » voire dangereuses et éprouvantes) et où on se place dans l’illégalité sur un très grand nombre de points. Ce qu’on cherche inconsciemment, c’est l’échec.
L’échec, qui nous rendra très bientôt notre frigo, notre appart, notre bagnole, nos voyages, nos super-marchés, nos pompiers, nos stations-d’épuration, nos écoles, nos cinémas, nos restaus, nos objets électroniques, nos théâtres, nos villes. L’échec pour aller vite se réfugier dans les jupes de Maman République et Papa État, pour pouvoir retourner dans le maudit « système » mais cette fois, en sachant pourquoi on y est et en se sentant justifié jusqu’à la fin de ses jours.
Pour réussir à « vivre autrement » dans un espace-temps libre et libéré, pour s’émanciper, il y a un certain nombre de critères à observer : notamment la terre (qualité, surface, déclivité), les ressources naturelles (plantes sauvages etc.), la notion de propriété (car nous sommes malheureusement dans un monde découpé en propriétés), l’exposition solaire et l’orientation, l’accès (routes, chemins), l’énergie (électrique ou autre), les abris et le chauffage (ressource en bois), la ressource en eau (de surface, souterraine, réseau, de pluie), les forces physiques et psychiques des individus présents (âges…), le degré de non-solitude, la sincérité et la clarté de la démarche vis-à-vis du voisinage, et le taux de légalité.
Pour chaque critère, on peut évaluer où on se trouve avec une échelle allant de 1 à 10. Celui qui veut jouer à l’Indien dans une stratégie inconsciente d’échec, va donc, sans même s’en rendre compte, se rapprocher dangereusement de 1 pour chaque critère. Pour ceux qui ne jouent pas l’indien, et qui veulent réellement réussir leur transformation, il est quasi impossible d’être à 10 partout et certains critères pourront être même totalement déficients, mais la moyenne de tous les critères conservera une valeur relativement haute. Pour celui qui joue à l’Indien, les valeurs sont hyper basses pour chaque critère de façon presque comique.
Donc, question, que font des individus (végans souvent bien-sûr !) qui disent soi-disant vouloir faire un « retour à la terre », qui étaient sur leurs ordinateurs il y a deux mois, et qui se retrouvent brutalement cachés dans la forêt à manger des plantes sauvages et des champignons presque au hasard : sans eau, sans accès, sur un terrain tout petit très mal exposé et avec 45 degré de pente, avec des projets d’installations comportant un taux d’illégalité très élevé ?
Réponse : ils jouent à l’Indien dans une stratégie inconsciente de retour à la case départ, mais en s’étant acheté au passage une justification à vivre dans le monde moderne capitaliste, à devoir prendre un crédit dans une banque pour construire une maison de 150 m2, et à mettre leurs enfants à l’école. Je suis arrivé à cette conclusion en observant tellement de projets et de démarches bancales et non pérennes de soi-disant « retour à la terre » ou de « permaculture » (faut-il rappeler au passage que le terme de permaculture est construit avec celui de permanence ?!). Combien de fois me suis-je dit : « non mais c’est pas possible, ils font exprès ou quoi ?!! » Pour finalement me dire : « mais oui, en fait ils font littéralement exprès. Exprès de se planter. Inconsciemment peut-être. Mais exprès quand même ».
Il me semble que ce que les gens n’ont pas compris, c’est que réussir à « sortir du système » consiste à marcher très longtemps sur un fil extrêmement fin, notamment entre « illégalité » et « légalité », mais aussi entre « outils techniques » et « absence d’outils techniques » et entre beaucoup d’autres concepts antagonistes. Oui, le chemin pour sortir du « système » est un chemin de funambule pour ne pas tomber d’un côté ou de l’autre (et donc tout refus du fil se soldera par un échec).
Le meilleur exemple est peut-être celui du taux de légalité. Si vous basculez dans l’illégalité totale : vous serez rapidement plantés. Et si vous demeurez dans une totale légalité, vous ne pourrez pas entamer de « sortie », vous resterez bloqués dans « le système ». Quand je dis ça, je ne veux pas non plus dire qu’il s’agit d’avancer avec un taux de 50% de légalité. En fait, il y a un travail de fourmi à faire pour évaluer le risque de chaque partie infinitésimale d’illégalité et il faut pour cela pondérer et rentrer dans le détail et la complexité de chaque parcelle d’illégalité potentielle (la désobéissance est une science au sens de sapio).
Si on raisonne juste de façon binaire entre illégalité et légalité, c’est trop pauvre. Une illégalité n’en vaut pas une autre en terme de risque pour la pérennité. Certaines choses peuvent réellement être illégales sur le papier, mais ne comporter strictement aucun risque pour la pérennité des choses. D’autres « illégalités » en revanche quoique faibles en apparence vont s’avérer catastrophiques. En fait, le « système » vous laisse sortir si vous lui donnez certains gages bien choisis (là aussi : FIL de funambule). En revanche si vous jouez juste à l’ado qui pique sa crise, le système agira exactement comme un parent qui va chercher son ado ivre à la fête par la peau des fesses.
Donc, vous avez le choix : Allez donc vous cacher dans la forêt sur un terrain en pente très mal exposé qui n’est pas à vous, sans eau, accessible uniquement par un petit sentier en pente de 2km. Et commencer aussi des constructions illégales en vous initiant tout seul à la tronçonneuse, faites du feu, mangez des plantes sauvages de façon hasardeuse, et jouez du djembé jusqu’à 4h du mat en fumant des pétards avec 3 ou 4 potes qui ont, en prime, des enfants en bas-âges… Et vous allez être ramenés illico-presto au cœur même du « système » par de très nombreuses voies possibles : sanitaires, blessures, maladies, accusations de maltraitance, légales etc.
Ou bien, vous pouvez chercher la sincérité d’un vrai retour aux sources, d’une vraie « permaculture » et pour cela : veiller avec courage et sérieux à la bonne moyenne de tous les critères que j’ai formulés.
Car l’hypocrisie est la plaie du monde. Et sauver l’humanité et la planète, c’est en finir avec l’hypocrisie (de l’étymologie : pas à la hauteur des enjeux) et ses stratégies inconscientes.
Il faut donc cultiver LA NEPSIS. Pour être au clair avec soi-même, avec ses propres pensées, et être capable de poser des actions fertiles et pérennes.

Sylvain Rochex – 9 mars 2020.
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