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Le travail manuel et physique ?

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Nous travaillons à éviter le travail. Cela semble notre indépassable condition de refuser notre nature, de refuser la nature, l'ordre cosmique. Tous les jours nous nous levons pour continuer de travailler à éviter d'être des Hommes, à éviter de faire ce qui nous incombe en tant qu'Homme, au premier chef. C'est le sens de ce que nous faisons : individuellement et collectivement : éviter le (vrai) travail. Nous nous agitons constamment aux quatres coins du globe, fourmilière géante qui s'active dans le but d'éviter de faire ce que nous avons à faire. Notre faux travail existe pour repousser le vrai travail. Nos activités sont toutes ce que Pascal nommait des "divertissements" :
« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.»
La partie cruciale de cette citation de Pascal c'est : « cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir », car on mesure l'infini tristesse qu'il y a à refuser de traverser le feu puisqu'il y a un salut derrière. Mais nous refusons de faire le saut de la foi, de traverser les flammes pour rejoindre les fleurs. Il y a "un moyen plus solide" de sortir de l'ennui à la place de nos "divertissements" mais nous nous mettons jamais en chemin. Nous croupissons. Nous boudons éternellement comme un gamin de 5 ans qui ne veut pas sortir jouer dehors.
Tout est donné dans le passage de Simone Weil sur le travail physique à la fin du livre L'Enracinmenent pour mettre un terme à nos divertissements pascaliens (évitement du travail) et pour rejoindre le vrai travail.
Comme Simone Weil et comme Léon Tolstoï, je pense que le salut des Hommes ne viendra que d'une spiritualisation du travail physique (pour en chasser la douleur), une spiritualisation du travail nécessaire à la conservation de la vie.
Si nous continuons de ne plus faire de différence (— à cause de l'idéologie de la spécialisation —) entre composer une sonate et planter des patates, avec cette idée saugrenue que l'un serait MUSICIEN et l'autre AGRICULTEUR, que tout est bien ainsi, que chacun fait ce pour quoi il est fait, et ce qu'il veut faire, et qu'on peut avorter la pensée sur ce mensonge, eh bien la catastrophe va continuer sa course folle. Si nous ne nous empressons pas de distinguer à nouveau ce qui relève d'une part de la conservation de la vie et ce qui relève d'autre-part du divertissement pascalien : nous ne pourrons pas continuer à vivre sur la terre. Ca sera terminé dans quelques années.
 
La fin du livre de "l'Enracinement" (ci-dessous), mais aussi le livre de Tolstoï et Bondareff sur "le Travail", devraient constituer un programme politique dans le sens où nous devrions nous en saisir collectivement. Tous ces collectifs soi-disant "éco-lieux" et Cie qui ne fonctionnent pas ou très mal, devraient s'en saisir pour enfin avoir un cap clair, une visée précise qui va entraîner tout le monde. Aujourd'hui, on veut du collectif, mais ça part dans toutes les directions et ça finit en bouillie à chaque fois. Car il manque à chaque fois un cap solide et le courage qui va avec. Et ce cap ne peut être que cette recherche du vrai travail et la fin de ce faux travail qui vise à éviter le vrai travail. Nos groupes implosent toujours car la majorité des protagonistes cherchent comment éviter le vrai travail et à le faire peser sur les autres (  — le paysan c'est l'autre, toujours l'autre —). Chacun revendique : sa Vie-son Oeuvre, sa PERSONNE, au lieu de s'effacer au profit du cosmos, au lieu de chercher l'inverse : L'IMPERSONNEL (Cf mon article sur l'Impersonnel ici)
Ca va être très très très difficile, c'est sûr (probabilité infiniment petite) de convaincre tout le monde de cesser avec sa PERSONNE qui veut éviter le vrai travail, pour tous s'adonner enfin au vrai travail au service des autres et du cosmos. Ca va être très très difficile de spiritualiser le travail physique, de faire voir à tous, la grâce qui descend quand on décide de mettre les deux genoux à terre pour planter des betteraves. On continuera de dire que la majorité ne voudra jamais s'y mettre, et on continuera de chercher à éviter ça. Mais nous le savons et je le sais, que le salut est la chose la moins probable, mais c'est là tout le sens de la foi et de l'Espérance. C'est là même, le fonctionnement de l'Univers : la Vie était infiniment improbable et pourtant... (Cf le texte de Jacques Ellul sur "la passion de l'Impossible" :
« L'espérance est la passion de l'impossible. Elle n'a de sens, de lieu, de raison d'être que là où rien n'est effectivement plus possible et qu'elle fait appel non pas à la dernière ressource de l'homme, ou à quelque second souffle, mais à la décision extrinsèque qui peut tout transformer. Elle existe quand elle affronte ce qui est effectivement le mur sans issue, l'absurde dernier, la misère irrémédiable. Elle ne s'exprime donc jamais par une concurrence de moyens mais par l'absence de moyens. C'est quand il n'y a plus de connaître ni d'agir apparemment possibles que naît l'espérance et qu'elle évoque un autre connaître, un autre agir, d'ailleurs manifestement, réalistement impossibles.»)
Je vous laisse donc avec le texte de Simone Weil.
Si y'en a qui sont prêts, qui savent qu'il n'y a désormais plus qu'une seule issue. Je vous laisse me contacter.
« Le travail physique est une mort quotidienne. Travailler, c'est mettre son propre être, âme et chair, dans le circuit de la matière inerte, en faire un intermédiaire entre un état et un autre état d'un fragment de matière, en faire un instrument. Le travailleur fait de son corps et de son âme un appendice de l'outil qu'il manie. Les mouvements du corps et l'attention de l'esprit sont fonction des exigences de l'outil, qui lui-même est adapté à la matière du travail. La mort et le travail sont choses de nécessité et non de choix. L'univers ne se donne à l'homme dans la nourriture et la chaleur que si l'homme se donne à l'univers dans le travail. Mais la mort et le travail peuvent être subis avec révolte ou consentement. Ils peuvent être subis dans leur vérité nue ou enrobés de mensonge. Le travail fait violence à la nature humaine. Tantôt il y a surabondance de forces juvéniles qui veulent se dépenser et n'y trouvent pas leur emploi; tantôt il y a épuisement, et la volonté doit sans cesse suppléer, au prix d'une tension très douloureuse, à l'insuffisance de l'énergie physique; il y a mille préoccupations, soucis, angoisses, mille désirs, mille curiosités qui entraînent la pensée ailleurs; la monotonie cause du dégoût; et le temps pèse d'un poids presque intolérable.
La pensée humaine domine le temps et parcourt sans cesse rapidement le passé et l'avenir en franchissant n'importe quel intervalle; mais celui qui travaille est soumis au temps à la manière de la matière inerte qui franchit un instant après l'autre. C'est par là surtout que le travail fait violence à la nature humaine. C'est pourquoi les travailleurs expriment la souffrance du travail par l'expression «trouver le temps long». Le consentement à la mort, quand la mort est présente et vue dans sa nudité, est un arrachement suprême, instantané, à ce que chacun appelle moi. Le consentement au travail est moins violent. Mais là où il est complet, il se renouvelle chaque matin tout au long d'une existence humaine, jour après jour, et chaque jour il dure jusqu'au soir, et cela recommence le lendemain, et cela se prolonge souvent jusqu'à la mort. Chaque matin le travailleur consent au travail pour ce jour-là et pour la vie tout entière. Il y consent qu'il soit triste ou gai, soucieux ou avide d'amusement, fatigué ou débordant d'énergie. Immédiatement après le consentement à la mort, le consentement à la loi qui rend le travail indispensable à la conservation de la vie est l'acte le plus parfait d'obéissance qu'il soit donné à l'homme d'accomplir. Dès lors les autres activités humaines, commandement des hommes, élaboration de plans techniques, art, science, philosophie, et ainsi de suite, sont toutes inférieures au travail physique en signification spirituelle. Il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel.»
Je rappelle que le texte de "L'Enracinement" avait été écrit un peu comme un programme politique pour relever la France.
 
Aux bons entendeurs.
A tous ceux qui savent que le seul avenir possible pour l'humanité est de détruire l'argent. Cet argent qui nous sert justement à éviter le vrai travail, ce vrai travail qui met fin à l'argent parce qu'il confère une autonomie et parce qu'il répond aux besoins essentiels de nos frères. Un homme qui a froid et faim a besoin de chaleur et de nourriture, pas de musique.
 
Sylvain Rochex, 11 juin 2020.
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